Hoch Seewen – arête sud

(enfin… une moitié!)

Oui, ce blog était en mort clinique depuis plusieurs mois… plusieurs facteurs expliquant ma léthargie alpine : des conditions climatiques qui rendent la montagne encore plus craignos, les exploits, strava et autres courses à la performance qui prennent un écho encore plus important à travers les réseaux sociaux et dans lesquels j’ai de la peine à reconnaître les valeurs de la montagne, le surtourisme alpin auquel contribue – aussi modestement soit-il, se blog… et une blessure au doigt l’été passé de Guillaume qui a mis nos projets sur pause. 

Mais comme je ne suis pas à un paradoxe près, j’ai tout de même envie de vous partager notre dernière virée, encore pleine de courbatures que je suis. 

2 ans d’attente

Parce que ce projet… ça fait longtemps qu’on y pense. Hoch Seewen : je parie que vous n’avez jamais entendu de ce nome. Déjà, parce que cette course est perdue au fin fin des alpes uranaises, parce qu’aucun compte rendu n’existe sur camp to camp (edit : il vient d’en avoir un, mais c’est pas le mien), qu’on ne trouve aucune info sur cette course si ce n’est sur le portail du club alpin. Le secret est si bien gardé que même sur les réseaux sociaux il n’y a quasiment aucune info. 

Moi je me dis que si on peut faire une course un peu sauvage sans la foule et découvrir un nouveau coin, ça peut être chouette ! Donc il y a deux ans (oui… cette course s’est faite attendre!) on se dirige vers le Susten pass. Déjà, 3h de route, ça pose le décor. On se parque avec le van, un dernier coup météo… et là c’est la douche froide: pluie et orages annoncés dans l’après-midi. On se contentera d’une longue voie dans le coin histoire de rentabiliser le trajet, et on se dit qu’on fera ça l’année suivante. Rendez-vous est pris le 17 juillet suivant. L’idée est de partir le jeudi, de dormir dans le van au col et de filer faire cette arête à la journée. Sauf que… Le jeudi matin, pendant que je prépare mon sac, je reçois un téléphone de l’hôpital : Guillaume a eu un accident en s’entrainant le matin et s’est fait sectionner le bout de son index . Je vous passe les détails, mais notre été 2025 aura été compliqué, des allers-retours à l’hôpital de la main, des mois de rééducation, des hauts, des bas. Je savais que le moral d’acier de Guillaume l’aiderait à passer cette épreuve. Et je dois vous avouer que c’est assez insupportable pour mon égo de voir qu’une année plus tard, il continue à grimper 10x mieux que moi malgré un doigt plus court 😉

Jamais 2 sans 3 tentatives donc, et comme on est des teignes, les étoiles sont alignées pour ce mois de juillet 2026. Grand beau annoncé vendredi, motivation au top : c’est parti!

On démarre à 5h50 l’approche. Il faut compter 1h30 jusqu’à la jolie cabane de la Sewenhütte en mode rando. La montée est efficace et régulière. Je vais devant, j’ai pas envie de me griller le cardio alors j’impose un rythme (que Guillaume jugera “pas si pire”, ce qui équivaut à une gommette à son échelle du compliment) si bien qu’en 1h15 on passe devant la cabane. Déjà 500 mètres de dénivelés avalés. Moi je serais pas contre un petit café hein, mais la journée va être longue (mon dieu si j’avais su!!) alors continuons d’avancer. Le chemin s’aplatit, et l’on voit le projet du jour, qui me semble si lointain et imposant. Non mais des choses pareilles.

a l'approche
La cabane est derrière, on se dirige vers le Hochseewen, qu’on aperçoit (au loin) avec les premiers rayons de soleil

J’essaie de me convaincre que c’est une illusion d’optique, que ça va aller vite, et je profite du paysage pour me changer les idées. Qu’est-ce que c’est beau, ces Alpes uranaises! En contrebas, un petit lac vers lequel un troupeau de vaches vivent leur meilleure vie. Avant de quitter le chemin et de rejoindre les éboulis, on croise 4 personnes qui sortent de nulle part (en fait, d’un bivouac improvisé) et qui, semble-t-il, ont le même projet que nous. Bon bah, voyons les choses du bon côté: on aura pas à chercher l’itinéraire!

Les derniers mètres, on aperçoit les dalles qui mènent au replat herbeux d’où débute l’arête (oui cette portion était relou)

Les dernières mètres sont fastidieux; on rejoint des dalles qu’il faut escalader et même si c’est pas difficile, je ne suis jamais rassurée dans ces approches quand même un peu expo, sans corde. 

L’arnaque du 3a

2h45 après le départ du van, on est enfin au pied de la voie. Ouf. ça, c’est fait. Les 2 cordées se préparent, on prend notre temps, il fait bon, le soleil arrive pile au bon moment. Vient enfin notre tour, Guillaume s’élance dans cette première longueur.

C’est fluide, et ce n’est pas l’équipement en place qui lui fait perdre du temps à clipper les dégaines… Disons qu’à ce niveau-là, on est loin du Jeggihorn surépquipé. Mon tour vient, je décide de laisser les chaussons dans le sac et de me tester en “grosses” sur cette première longueur.

C’est parti pour la première longueur!

Pas toute simple, mais les prises sont franches, le caillou compact, et c’est du plaisir. Je dis à Guillaume, arrivée au relais, qu’elle était sympa cette longueur en 4 pour se chauffer. Sauf que. Cette longueur, selon le topo, c’est un 3a. Oui oui. Je comprends à ce moment-là que la course sera longue, que les longueurs en 2 et 3, bah… on pourra pas les faire en corde tendue, non, qu’il va bien falloir grimper 22 longueurs. Misère.

La longueur suivante est un 4b, j’essaie de pas y penser. C’est bien fineau, et il faut vraiment bien réfléchir pour chaque pas, c’est pas “droit devant”, non, c’est bien technique. Ce sera la même rengaine pour chaque longueur : long, fin, quasi pas équipé, souvent physique. Voilà je vous mets dans l’ambiance.

Guillaume dans la 2e longueur, le 4b

Alors si on se dit, en regardant le topo “nan mais ça dépasse pas le 4, easy, on y va”, sachez-le: mauvaise idée. Il faut avoir une bonne marge, et aimer l’équipement spartiate, donc mentalement être prêt à engager la viande.

On poursuit avec 3 autres longueurs, c’est vraiment super plaisant à grimper (et bon ben, faute de spit, on peut même pas tricher en tirant sur les dégaines, ça me fait tout drôle). 6 longueurs au total pour cette première tour, j’essaie de pas réfléchir à la suite. Pour l’instant, tout va bien. 

On fait un petit rappel qui nous amène au pied de la deuxième tour. Elle n’est composée que de 2 longueurs, la première facile, et la deuxième est un magnifique dièdre. Les cordées de devant mettent pas mal de temps… Vient notre tour, Guillaume passe tout ça sans encombre.

C’est plus difficile de mon côté ce 4 b (un 6 en ressenti hein), le dièdre est fin, et en grosses je suis pas très à l’aise… mais j’arrive tant bien que mal à la fin du dièdre, pensant naïvement que le plus dur est fait, alors que non.

Au pied du dièdre, j’ai fait une photo pour vous mettre dans l’ambiance (notez ce petit spit, denrée rare par ici!)
Dans le fameux dièdre (c’est beau mais c’est dur)

Je vois Guillaume, au relais, qui me dit “bonne chance pour la partie finale”, et c’est l’enfer, pas de prise, pas de spit, je suis en PLS, déjà cramée par le dièdre, c’est raide, ya rien pour les mains… je sais pas comment j’arrive sur un malentendu à sortir cette longueur pour rejoindre, haletante, Guillaume au relais. Un petit rappel pour rejoindre la troisième tour. On commence à connaître la chanson.

La troisième tour; on voit les 2 cordées qui sont déjà dedans

Celle-ci est composée de 3 longueurs, un 3c, un 4 a et un 3 a. Je me dis “ah bah tranquille”. (ma naïveté et mon optimisme me perdront). Le 3c est bien raidos, franchement, j’arrête pas de me dire en grimpant “non mais quelle arnaque ces cotations!”.

Du gaz sur cette troisième tour
là je souris encore parce que je sais pas ce qui m’attend 😉

Une course sans corde coincée n’est pas totalement une course

Et vient le 4a. Il y a d’abord une petite traversée aérienne, puis ça monte raide. Guillaume file en tête, je l’assure, et je libère la corde pour partir à mon tour.

La fameuse longueur où la corde s’est coincée (derrière ce petit rocher-de-sa-mère la corde s’est coincée)

Sauf que. La corde n’est pas du tout ravalée. Attends, c’est quoi cette arnaque? Evidemment, j’ai pas Guillaume  de visu, on s’entend pas… J’arrive à voir le début de la longueur, après la traversée, et je vois que la corde est toute tendue dans sa deuxième moitié… je comprends alors qu’on arrive dans l’épisode-sa-mère du “la p*** de corde est bloquée”. J’essaie de la débloquer en faisant des grands gestes mais évidemment, ça ne fonctionne pas car je suis dans le mauvais axe. J’hésite à appeler l’hélico… Mais je prends sur moi, fais une réserve de corde de 30m, et je fais cette traversée de merde pour rejoindre un spit salvateur. Mon rythme cardiaque est à son max, je sais pas comment j’y arrive… Je libère la corde, Guillaume la ravale, manquant de m’étrangler (parce que oui j’essaie de libérer ma réserve de corde). Bref. Elise au taquet quoi. La suite de la longueur est bien physique, je me suis tellement cramée mentalement que je suis au bout du rouleau, ce qui a le don d’exaspérer Guillaume. Ah nos petites engueulades, ça faisait longtemps, ça m’avait manqué 😉

La dernière longueur pour rejoindre cette troisième tour est bien raide, mais les prises sont franches, j’ai retrouvé mon calme (plus ou moins hein) et je rejoins Guillaume au sommet. J’emprunte la corde des cordées de devant pour le rappel. Un rapide coup d’oeil à la montre : il est passé 13h, ça fait plus de 4h qu’on grimpe, et on est qu’à mi-parcours… C’est surtout ici le dernier échappatoire. Sinon il faut poursuivre jusqu’au sommet. 10 longueurs, un 4c, des désescalade, puis 3h jusqu’à la cabane… Les deux cordées devant nous décident de s’arrêter ici et un rapide calcul nous fait comprendre que ce choix s’impose à nous aussi, car la descente est encore longue et la route jusqu’à la maison aussi. 

La tour 4, on s’est arrêté là…

Je sens que Guillaume est déçu, mais on voit une cordée au loin avec une guide tirer une longueur dans du 2… ça fait déjà 7h30 qu’on a quitté le van… Alors oui, pas de sommet, mais c’est vrai que 6 tours, c’était quand même ambitieux, surtout quand on jette un coup d’oeil à la suivante qui est bien raide !

Fin de la descente casse-patte (mais jolie) avant de rejoindre le sentier alpin

On enlève les baudriers et on suit les cairns dans un terrain bien instable et casse-patte, sous un soleil de plomb. Heureusement le paysage grandiose me permettent de ne pas trop penser à mes pieds endoloris. On rejoint enfin le sentier alpin, et de là encore une bonne distance jusqu’à la cabane.

C’est beau mais c’est loin (si vous avez la ref)

Je suis rincée. On fait un arrêt express à la cabane, avec tarte de linz délicieuse et litre de rivella pour reprendre des forces pour arriver enfin à la voiture… 11h après l’avoir quittée!

Tout ce que j’aime sur une photo: le rivella, la tarte de Linz et Guillaume (pas forcément dans cet ordre)

Nous qui pensions faire la plupart des longueurs en corde tendue et mettre 5h sur l’arête en tout… ce Hoch Seewen aura été une belle leçon d’humilité et d’apprentissages ! Mais c’est pas parce qu’il n’y a pas eu de sommet que la course ne fut pas belle. Chaque longueur est jolie, le rocher est sain, plusieurs échappatoires en début de course permettent aussi un repli bienvenu (je sais de quoi je parle!) et bon, ces Alpes Uranaises, c’est quand même super beau (mais super loin).

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