Mont Blanc (4810m)

Je suis une pive en math. N’empêche, quand Guillaume m’a dit que ça pourrait être chouette de faire le Mont-Blanc à ski, je me suis dit : Heu… (le Heu a duré de longues, très longues secondes) 4810mètres, c’est plus proche de 5’000 que de 4’000 non ? ça, c’était la première réflexion.

S’en est suivie celle du : Comme j’ai commencé cette année le ski de randonnée, ne crois-tu pas que c’est un peu précipité ? (vous admirerez ma diplomatie. J’aurais pu être plus laconique et répondre un cinglant « mais oui bien sûr »). Parce que oui, je me suis mise aux skis de randonnée fin 2011. Mai 2012, je faisais le Mont-Blanc à ski par les 3 monts.

Ah oui un autre petit, infime, minuscule détail : je suis une pive en math ET en ski. Détail quoi. Jusqu’à mes 20 ans, je croyais vraiment qu’on tuait des bébés phoques pour quelques collants-pipettes. Vous comprendrez donc pourquoi j’ai attendu d’avoir 30 ans pour mettre des peaux (synthétiques, vive le progrès) à mes skis. Et comme il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, je me suis mise aux skis de randonnée, et j’ai accepté de faire le Mont-Blanc.

Départ de Chamonix avec Eric et Guillaume. Je suis un peu rassurée, car Eric, faut le dire, sait vraiment bien me coacher et croit en moi. Ça me rassure je crois, et ça m’aide vraiment à me surpasser. On attend la benne, Eric s’enfile son traditionnel muffin (c’est peut-être ça le secret des guides ?) et hop, dans la benne avec les touristes en schlap qui mitraillent à travers leur objectif, oubliant de regarder le paysage qui défile. On arrive à l’aiguille du midi.

La première journée est très courte. Une petite descente sur une crète de neige, sous le regard admiratif des porteurs de shlaps (il n’y a pourtant rien à admirer : on n’a encore rien fait). Une petite descente à ski courte et facile (youpi, je gagnerais presque confiance) et 30 minutes après avoir quitté la benne, nous voici au refuge des cosmiques.

Hé ben ! Si toutes les approches aux cabanes étaient aussi courtes, la vie serait plus simple ! Le refuge est plein à moitié. On y croise d’autres guides, un type chouette qui a fait la patrouille des glaciers et à qui sa femme a offert le Mont-Blanc pour ses 40 ans. Y a quand même de jolies histoires, hein ! Depuis la cabane, on a une vue imprenable sur le Tacul. C’est le premier des 3 monts. Seulement, c’est pas un mont. C’est une paroi verticale !!! C’est pas une petite bosse, c’est un truc gigantesque, rempli de crevasses et de séracs.

La paroi-de-la-mort-du-Tacul me fait vraiment flipper. De savoir qu’on commencera avec ce truc énorme me plombe le moral. Je ne suis jamais très forte au début d’une course, il me faut toujours un moment pour trouver mon rythme, mais là alors… Eric se veut rassurant et dit qu’il est en bonne condition, qu’on pourra faire un bon bout avec les skis. Ouf, tout ça à ne pas porter. Mais quand même. Il ne rigole pas, ce Tacul.

La nuit est courte, fidèle à moi-même je ne ferme pas l’œil, mais ça passe vite car le réveil sonne à 1h. Tartines, thé, baudrier, et hop, départ à 2h. Après quelques mètres à plat, le colosse nous attend. Heureusement, il fait noir, je ne vois donc pas ce qui m’attend… Et c’est l’enfer ! Je ne trouve pas mon rythme, je souffle comme un buffle. Eric me dit de trouver un rythme et de me calquer sur lui. Il est où ce satané rythme ?? Il est sacrément bien planqué parce que je ne le trouve pas. On enlève les skis assez haut, on entame la marche… c’est long, c’est dur, et c’est trop pentu.

Des personnes redescendent, et je dis que je pourrais moi aussi redescendre, je ne pense pas avoir le physique. Eric me répond un cinglant « arrête tes conneries maintenant ». Heu bon ok. Ça a le mérite d’être clair. J’appréhende le mont Maudit. Niveau nom, il fait pas trop « pays des bisounours ».

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Avant celui-là, un long passage à plat, puis une descente, qu’on fait avec les peaux et les couteaux pour ne pas perdre du temps. Cette descente me flingue moi et mes mollets, car je me mets beaucoup trop en avant, j’accroche la neige et je n’avance pas.

Guillaume et Eric sont à des années lumières, ils se retournent vers moi et je sens bien que je suis un vrai boulet. Je les rejoins, Eric me dit de me bouger. C’est vraiment dur pour moi. Vraiment. Je demande des pauses et j’espère que je vais bientôt donner le tour.

Mon énergie revient (ou plutôt vient) gentiment sur la montée du Maudit. C’est vertical, il y a une corde et le côté technique me fait oublier la souffrance physique. Je retrouve presque un peu de forme. Cet élan positif est vite interrompu quand je rejoins Eric. Passé le Maudit, il se met à souffler un vent glacial.

Et quand je dis glacial, c’est vraiment glacial. Le vent transperce toutes les couches, il tétanise mes muscles, je tremble comme une feuille, le bas de mon visage est congestionné après 10 minutes, je n’arrive quasi plus à articuler.

C’est un peu comme avec l’alcool : dès qu’on n’arrive plus à articuler les consonnes, faut s’inquiéter ! Je mets toutes mes couches, la doudoune, les 2 capuchons, mes gants de ski, je me calfeutre au mieux, mais c’est terrible. Mais bon, 2 monts sur 3, reste « plus que » le dernier, le fameux Mont-Blanc. On ne peut pas abandonner si près du but. Lentement mais inexorablement, on commence l’ascension.

Ça n’avance pas, c’est long, interminable, et surtout, il fait tellement froid… Malgré tout, je donne tout, j’essaie de mettre mon cerveau sur off. Notre guide Eric a lui aussi les mains frigorifiées, je le vois souffrir, quant à Guillaume, il ne sent plus ses doigts. On souffre tous, c’est dur, c’est violent, mais on ne peut pas abandonner.

On est tout proche du Mont-Blanc, il ne faut rien lâcher ! L’arrivée au sommet est interminable. Je regarde mes pieds, mon sac est lourd, je me concentre sur mes pas. Ne pas regarder plus loin, s’en tenir à : un pas après l’autre. Je les compte, j’essaie de m’évader, de penser au soleil, aux 30 degrés et aux terrasses qui nous attendent à Chamonix.

C’est dur. Je souffre, on souffre tous. Et puis tout à coup, je vois une de ces corneilles de montagne. Je sais qu’elles sont toujours vers les sommets. On y est ? Vraiment ? Et oui… c’est plat sous mes pieds ; plus de montée…Toujours ce vent atroce, je me demande comment les ailes de cette corneille ne gèlent pas instantanément. Sont résistantes ces petites bestioles !

On se met derrière une bosse, à l’abris du vent. Guillaume a le nez blanc, vraiment bizarre. Je lui le dis (miracle ma bouche n’est pas encore totalement anesthésiée par le froid) et il me dit que ça lui fait mal. Il a des gelures au nez. Pour ses mains c’est pire. Il ne sent plus ses doigts, ils sont blancs. On décide de redescendre avant de se transformer en statuts de glace.

On repart par l’arête des bosses à pied. Hâte de ravaler ces dénivelés et de retrouver une température viable. Ensuite on chausse les skis et le calvaire pour moi commence. J’en ai bavé à la montée, mais c’était une douce rêverie par rapport à la descente. Un cauchemar long de… 7heures. Le même temps pris pour la montée.

La neige est mauvaise, gelée ou trop mouillée. Je fais du chasse-neige et j’essaie d’avancer tant bien que mal. Je suis épuisée, déshydratée (mon eau a gelé et je n’ai rien bu ni mangé depuis la veille), mes jambes tremblent. Je suis Eric, qui fait du mieux qu’il peut pour trouver des pentes pas trop raides. Le chaud revient à mesure qu’on redescend, je suis bientôt en sueur totale.

Nous arrivons vers des séracs, Eric me dit de ne pas m’arrêter car c’est un passage très exposé. Je prends sur moi, grignote mes dernières ressources et fais au mieux pour ne pas m’arrêter. Mes jambes sont en feu.

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Nous arrivons vers le dernier tronçon rectiligne qui nous fait remettre nos peaux. Je donne tout pour ne pas avoir à rater la benne, j’ai juste envie d’arriver chez moi, de retrouver mon lit, ma douche et mes chats. A 17heures, nous arrivons à la benne. Quelle journée. Nous recroisons les autres guides, qui n’ont jamais eu aussi froid (ah bon quand même, ça me rassure !).

Nous lâchons Eric, qui refera le Mont-Blanc le lendemain (sont quand même tarés ces guides !!!), épuisés et en même temps fiers d’avoir pu le faire. Tout ça était trop ambitieux et je manquais clairement d’entrainement. Mais j’y suis arrivée, et surtout j’ai su redescendre.

Il a fallu plusieurs semaines à Guillaume pour retrouver la sensibilité de ses doigts… Une course dont on se rappellera ! Beaucoup de souffrance, mais autant de fierté, surtout au vu des conditions météo !

Un bémol en ce qui me concerne, car je n’étais pas suffisamment entrainée et par ma lenteur, j’ai exposé Guillaume et Eric à de gros risques. Bref, une sacrée montagne que je ne suis pas prête d’oublier…

 

 

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